Héritages du XXe siècle
Le XXe siècle constitue le creuset dans lequel se forgent les rapports de force contemporains. Des guerres mondiales aux décolonisations, de la guerre froide à l'effondrement du bloc soviétique.
Introduction
Le XXe siècle constitue le creuset dans lequel se forgent les rapports de force contemporains. Des guerres mondiales aux décolonisations, de la guerre froide à l'effondrement du bloc soviétique, ce siècle façonne un monde dont les héritages structurent encore la géopolitique de 2026. Comprendre ces héritages, c'est saisir les permanences et les ruptures qui expliquent l'ordre -- ou le désordre -- mondial actuel.
Définitions clés
- Idéologie : ensemble d'idées organisées en une doctrine cohérente. Socialisme et nationalisme au XIXe, social-démocratie, communisme et fascisme au XXe siècle.
- Totalitarisme : régime dans lequel un État tout-puissant cherche à remodeler l'individu, la société et l'économie pour créer un « homme nouveau » -- rupture radicale avec le passé. (« Tout dans l'État, rien hors de l'État et rien contre l'État », Mussolini).
- Impérialisme : politique d'un État visant à en réduire d'autres à sa dépendance (politique, économique ou culturelle), avec une mainmise territoriale directe mais sans annexion formelle. Peut être formel (empire) ou informel (influence économique).
- Nationalisme : doctrine réclamant le droit de former une nation ; exaltation du sentiment national, subordination de la politique au développement de la puissance nationale.
- Internationalisation : ouverture sur l'extérieur mais limitée à une certaine partie de la planète, où les critères nationaux demeurent prédominants. Étape antérieure à la mondialisation.
- Protectionnisme : politique économique interventionniste consistant à protéger les producteurs nationaux contre la concurrence extérieure (barrières douanières, normes, subventions, dumping).
- Géopolitique : étude des interactions entre l'espace géographique et les rivalités de pouvoir. L'espace est conçu comme enjeu et terrain de déploiement de la puissance.
- Puissance : « Capacité de faire, capacité de faire faire, capacité d'empêcher de faire, capacité de refuser de faire » (Serge Sur). Repose sur un triple pilier : politico-militaire, économico-technologique, idéologico-culturel.
- Superpuissance (Rickert Fox) : pays jouissant d'un modèle économique et social dominant, disposant de pays vassaux et d'une grande puissance militaire libre -- terme employé de 1945 à 1991.
- Hyperpuissance (Hubert Védrine) : domination mondiale sans partage dans tous les domaines -- qualifie les États-Unis des années 1990.
- Tiers-Monde : expression née en 1952 (Alfred Sauvy), en référence au Tiers État. Division tripartite du monde entre pays capitalistes développés, pays communistes développés et le reste du monde.
- Décolonisation : processus d'émancipation des colonies par rapport aux métropoles, surtout de 1945 aux années 1960. Au-delà de l'« indépendance du drapeau » (J. Nyerere), réappropriation de l'héritage colonial.
Problématiques
- 1Peut-on parler d'une première mondialisation au début du XXe siècle ? (Suzanne Berger)
- 2Comment l'internationalisation, le libre-échange et le protectionnisme ont-ils évolué pour aboutir à la mondialisation ?
- 3Comment les recompositions de l'ordre mondial après les grands bouleversements géopolitiques du XXe siècle ont-elles redéfini la hiérarchie des puissances ?
- 4La guerre froide a-t-elle structuré durablement l'ordre mondial, ou ses héritages sont-ils en voie de dépassement ?
I. Le monde pré-1945 : de la première internationalisation aux fractures mondiales
A. Peut-on parler d'une première mondialisation ? (Berger, 2003)
Au début du XXe siècle, l'Europe domine un monde en voie d'internationalisation. L'Europe représente 42 % du PIB mondial et 60 % des réserves d'or en 1913. 90 % de l'Afrique et 56 % de l'Asie sont sous domination européenne.
Les flux de marchandises s'accélèrent grâce aux révolutions des transports (1869 : premier transcontinental) et aux deux révolutions industrielles. Les flux de capitaux projettent la puissance européenne : le Royaume-Uni investit aux États-Unis et dans son empire, la France en Russie et dans le sien. Les flux humains reflètent la vitalité démographique européenne : entre 1850 et 1910, 55 millions d'Européens émigrent, aux deux tiers vers les États-Unis.
Cependant, le terme de « mondialisation » est anachronique : le marché mondial reste largement cloisonné. Seul le Royaume-Uni est libre-échangiste (depuis l'abolition des Corn Laws en 1846). Les autres pays pratiquent le protectionnisme : protectionnisme éducateur de Friedrich List en Allemagne, tarifs McKinley et Dingley aux États-Unis, tarif Méline en France (1892). Il n'y a pas de réelle mondialisation culturelle, celle-ci restant réservée aux élites. Il s'agit plutôt d'une internationalisation préfigurant la mondialisation contemporaine, avec une première DIT source d'interdépendances croissantes et une convergence globale des prix.
B. Le tableau géopolitique de 1913 à 1939 : d'une domination européenne contestée aux totalitarismes
En 1913, l'Europe domine le monde mais est déjà concurrencée par de nouvelles puissances : les États-Unis (première puissance productive depuis 1896), la Russie (« colosse aux pieds d'argile ») et le Japon (seule puissance extra-européenne industrialisée, grâce aux réformes Meiji 1868-1912). L'Europe est minée par des tensions internes : rivalités coloniales (crises marocaines de 1905 et 1911, crise de Fachoda 1898), course aux armements, et la « poudrière des Balkans ».
La Première Guerre mondiale (1914-1918) constitue un « suicide européen » (Stefan Zweig). Les conséquences économiques de la paix (Keynes, 1920) dénoncent le traité de Versailles comme une « paix carthaginoise ». Le retour à la normale est impossible : chaîne mondiale d'endettement, difficultés monétaires (livre trop faible, absence du dollar), protectionnisme accru.
La crise de 1929 marque l'effondrement du commerce international : baisse des exportations de 40 % en volume entre 1929 et 1933, 25 % de chômage aux États-Unis en 1933. Le monde se fragmente en blocs monétaires et commerciaux (zone sterling, bloc dollar, bloc or). En 1939, le monde est marqué par un « vide » de puissance dominante, la faillite de la SDN et l'essor des régimes totalitaires.
C. Le New Deal et les réponses à la crise
Le New Deal de Roosevelt (1933-1939) constitue un tournant dans l'intervention étatique : Glass-Steagall Act (1933), création de la Tennessee Valley Authority, Wagner Act (1935), Social Security Act (1935). C'est un échec économique (la Seconde Guerre mondiale sort véritablement les États-Unis de la crise), mais un succès politique qui restaure la confiance et pose les bases des politiques keynésiennes des Trente Glorieuses.
II. Le monde post-1945 : reconstruction, bipolarisation et croissance
A. 1945 : un nouvel ordre mondial défini par les États-Unis
En 1945, les États-Unis représentent 2/3 du stock d'or mondial et 50 % de la production industrielle. Le monde se reconstruit sur trois piliers définis par Washington : politique (ONU, 1945), monétaire (accords de Bretton Woods, FMI, 1944) et commercial (GATT, 1947). Cet ordre est instrumentalisé au service des intérêts américains : surreprésentation de leurs alliés à l'ONU, consécration du dollar, clause d'antériorité dans le GATT.
La bipolarisation s'installe à partir de 1947 (doctrines Truman et Jdanov). Le monde s'organise en deux blocs antithétiques : capitalisme libéral contre communisme, American way of life contre société égalitaire. La pactomanie américaine (OTAN 1949, ANZUS 1951, OTASE 1954) structure le camp occidental. Le plan Marshall (13 milliards de dollars) aide à la reconstruction mais sert aussi les intérêts américains (accès aux marchés, aux richesses coloniales).
B. La décolonisation et la guerre froide
La décolonisation, de 1945 aux années 1970, constitue un élément criant du déclin européen. Elle débute en Asie (indépendance de l'Inde en 1947, guerre d'Indochine 1946-1954) puis touche l'Afrique (1960 : « année de l'Afrique »). La guerre d'Algérie (1954-1962) illustre une décolonisation sanglante et coûteuse, « tombeau de la IVe République ».
La guerre froide structure l'ordre mondial pendant près d'un demi-siècle. Elle n'est pas un conflit linéaire : apogée des tensions (1948-1952), coexistence pacifique après la mort de Staline (1953), détente après la crise de Cuba (1962), « guerre fraîche » sous Reagan (1981-1989). L'arme nucléaire est une arme de « non-emploi », de « réponse du faible au fort ». L'économie est le nerf de la guerre froide : la supériorité du CMI américain se révèle face au lourd complexe bureaucratico-militaire soviétique (33 % du budget soviétique destiné au secteur militaire).
C. Les Trente Glorieuses et leurs limites (1945-1973)
Les Trente Glorieuses (Jean Fourastié) constituent une période de croissance exceptionnelle : 3,9 % de croissance annuelle en moyenne dans les PDEM, quasi-plein emploi, « destruction créatrice » (Schumpeter). L'industrie s'impose comme fer de lance (47 % du PIB français en 1973), le compromis fordiste domine, l'État-providence se développe.
Mais cette croissance est inégale (modérée aux États-Unis et au Royaume-Uni, « miracles économiques » en RFA et au Japon) et porteuse de déséquilibres : inflation, essoufflement de la consommation, chômage structurel dès la fin des années 1960. Le CMI soviétique absorbe des ressources colossales sans « retombées duales » civiles, contrairement aux États-Unis (GPS, Nylon).
III. Crises, ruptures et basculement (1970s-1991)
A. La crise des années 1970 : la fin d'un modèle
La crise de 1973 combine un choc monétaire (fin du système de Bretton Woods, Nixon Shock 1971), des chocs pétroliers (prix du baril multiplié par 4 en 1973, par 2 en 1979) et l'épuisement de la logique fordiste (ralentissement des gains de productivité, crise de l'OST). C'est une « dépression fin de siècle » marquée par la stagflation -- démontant un des grands enseignements des Trente Glorieuses (inflation et chômage étaient réputés incompatibles).
Les politiques keynésiennes échouent face à la stagflation. Les politiques libérales s'imposent à partir des années 1980 : Thatcher (1979), Reagan (1981) -- privilège de l'offre, déréglementation, recul de l'État-providence. S'opère le passage d'un capitalisme industriel fordiste à un capitalisme financier mondialisé.
B. L'effondrement de l'URSS et la fin de la guerre froide
La réforme gorbatchévienne (1985-1991) précipite la faillite de l'URSS. La perestroïka (économie sans plan ni marché = « Katastroïka ») et la glasnost (libéralisation politique) conduisent à l'isolement de Gorbatchev. L'effondrement est fulgurant : « Pologne 10 ans, Hongrie 10 mois, RDA 10 semaines, Tchécoslovaquie 10 jours ». Le 25 décembre 1991, Gorbatchev proclame la dissolution de l'URSS.
C. Héritages et prolongements au XXIe siècle (mise à jour 2022-2026)
Les héritages du XXe siècle continuent de structurer le monde contemporain, mais sont profondément bousculés :
- Guerre en Ukraine (2022-...) : l'invasion russe de l'Ukraine en février 2022 marque le retour de la guerre de haute intensité en Europe, rappelant les heures les plus sombres du XXe siècle. Sanctions massives contre la Russie, adhésion de la Finlande (2023) et de la Suède (2024) à l'OTAN -- élargissement historique qui redessine la carte sécuritaire européenne.
- Conflit Israël-Hamas (octobre 2023-...) : la tragédie de Gaza réactive les fractures héritées de la décolonisation et de la guerre froide au Moyen-Orient, illustrant l'impuissance de la communauté internationale.
- Trump 2.0 et le retour de l'unilatéralisme américain (2025) : le retour de Donald Trump à la présidence accentue le repli américain et les guerres commerciales (relèvement des tarifs douaniers, notamment contre la Chine), rappelant les réflexes protectionnistes des années 1930.
- Expansion des BRICS+ (2024) : l'élargissement des BRICS à l'Arabie saoudite, l'Iran, l'Égypte, l'Éthiopie et les EAU traduit la contestation croissante de l'ordre occidental hérité de 1945.
- Compétition technologique et IA : la rivalité sino-américaine dans l'intelligence artificielle et les semi-conducteurs prolonge la course technologique de la guerre froide, mais sur un terrain économique. Le CHIPS Act américain (2022) rappelle les politiques industrielles volontaristes du XXe siècle.
Chronologie essentielle
| Date | Événement |
|---|---|
| 1846 | Abolition des Corn Laws (libre-échange au Royaume-Uni) |
| 1884 | Conférence de Berlin (partage de l'Afrique) |
| 1896 | Les États-Unis deviennent la 1re puissance industrielle mondiale |
| 1914-1918 | Première Guerre mondiale |
| 1919 | Traité de Versailles, création de la SDN |
| 1929 | Krach boursier (Jeudi noir) |
| 1933 | New Deal de Roosevelt ; Hitler chancelier |
| 1939-1945 | Seconde Guerre mondiale |
| 1944 | Accords de Bretton Woods (FMI, BIRD) |
| 1945 | Création de l'ONU (San Francisco) |
| 1947 | GATT ; doctrines Truman et Jdanov ; Plan Marshall |
| 1949 | OTAN ; proclamation de la RPC ; division de l'Allemagne |
| 1955 | Conférence de Bandung |
| 1956 | Crise de Suez (symbole du déclin européen) |
| 1962 | Crise des missiles de Cuba ; début de la Détente |
| 1971 | Nixon Shock (fin de la convertibilité-or du dollar) |
| 1973 | 1er choc pétrolier ; guerre du Kippour |
| 1979 | 2e choc pétrolier ; révolution iranienne ; invasion soviétique de l'Afghanistan |
| 1989 | Chute du mur de Berlin |
| 1991 | Dissolution de l'URSS ; fin de la guerre froide |
| 2022 | Invasion russe de l'Ukraine ; début de la guerre |
| 2023 | Adhésion de la Finlande à l'OTAN ; conflit Israël-Hamas |
| 2024 | Adhésion de la Suède à l'OTAN ; expansion des BRICS+ |
| 2025 | Retour de Trump à la présidence ; guerres tarifaires relancées |
Chiffres clés (actualisés 2026)
- 1913 : Europe = 42 % du PIB mondial, 60 % des réserves d'or ; États-Unis = 36 % de la production industrielle mondiale
- 1929-1933 : exportations mondiales en baisse de 40 % en volume ; 25 % de chômage aux États-Unis
- 1945 : États-Unis = 2/3 du stock d'or, 50 % de la production industrielle mondiale
- Plan Marshall : 13 milliards de dollars (90 % de dons, 16 pays bénéficiaires)
- Trente Glorieuses : 3,9 % de croissance annuelle moyenne ; échanges multipliés par 10 entre 1945 et 1973
- CMI soviétique (1985-1990) : 14 millions d'emplois, 80 % de l'industrie, plus de 50 % du PIB
- OTAN en 2024 : 32 membres (contre 12 en 1949), dont la Finlande et la Suède
- BRICS+ (2024) : environ 36 % du PIB mondial en PPA, 45 % de la population mondiale
Références incontournables
- Suzanne Berger, Notre première mondialisation (2003) : « Notre mondialisation résonne comme un écho de la première. »
- John Maynard Keynes, Les conséquences économiques de la paix (1920) : le traité de Versailles est une « paix carthaginoise ».
- Fernand Braudel : concept d'« économie-monde européenne » structurant le capitalisme marchand.
- Paul Kennedy, The Rise and Fall of the Great Powers (1987) : théorie de la « surexpansion impériale ».
- Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible (1979).
- Raymond Aron, Le Grand Schisme (1948) : « Paix impossible, guerre improbable. »
- Stefan Zweig : « suicide européen » pour qualifier la Première Guerre mondiale.
- Joseph Schumpeter : concept de « destruction créatrice ».
- Alfred Sauvy (1952) : « Ce Tiers Monde ignoré, exploité, méprisé comme le Tiers État veut, lui aussi, être quelque chose. »
- Serge Sur : définition de la puissance comme capacité de « faire, faire faire, empêcher de faire, refuser de faire ».
- Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français (1984) : « La décolonisation c'est l'histoire d'un divorce avec un divorcé joyeux, la métropole, et un divorcé malheureux, les colonies. »
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