L'Asie : identités, puissances et recompositions géopolitiques
L'Asie, continent de 4,7 milliards d'habitants et centre de gravité de l'économie mondiale, est le théâtre de rivalités de puissance majeures entre Chine, Inde, Japon et États-Unis.
L'Asie, continent « introuvable » selon Christian Grataloup, rassemble 58 % de la population mondiale entre l'Indus et le Pacifique. Longtemps dominee par l'Occident au cours du « siecle de la honte » (1842-1945), elle connait depuis les annees 1960 une reemergence spectaculaire qui en fait aujourd'hui le centre de gravite de l'economie mondiale. Mais cette dynamique s'accompagne de tensions geopolitiques majeures, de disparites profondes et de defis demographiques, environnementaux et securitaires considerables.
Definitions cles
Asiatisme : concept politique et culturel porte par Okakura dans Les Ideaux de l'Orient (1903) -- « l'Asie est une » -- visant a accrediter une specificite des modes de pensee asiatiques face a l'Occident. Aujourd'hui, autant d'asiatismes que d'Etats-Nations.
Maritimisation : tournant d'une economie vers la mer (exportations), developpement d'infrastructures portuaires.
Littoralisation : transfert d'activites sur le littoral, considere comme interface cle dans la mondialisation.
Remontee de filieres : un pays commence par le montage (faible capital), puis produit progressivement les echelons amont (fabrication des pieces, conception).
Circuit integre asiatique (Chaponniere et Lautier) : organisation autour de la mer de Chine des pays industriels/financiers (Japon, Taiwan, Coree du Sud), des pays ateliers et des places financieres (Hong Kong, Singapour).
Vol d'oies sauvages (Kaname Akamatsu, 1937) : modele de developpement en vagues successives : importation, substitution, exportation, delocalisation.
Despotisme hydraulique (Karl Wittfogel) : legitimite du gouvernant fondee sur sa capacite a fournir l'eau a sa population -- applicable a l'Asie rizicole.
Consensus de Pekin : modele de developpement alternatif au consensus de Washington, fonde sur la non-ingerence, les investissements massifs dans les infrastructures et la priorite au decollage economique plutot qu'a la democratisation.
Problematiques de concours
- L'Asie est-elle en train de redevenir le centre du monde, ou sa diversite et ses rivalites internes constituent-elles un frein a cette ambition ?
- Le nationalisme est-il un moteur ou un obstacle au developpement et a l'integration regionale en Asie ?
- L'Asie orientale peut-elle construire une veritable integration regionale, a l'image de l'Europe, malgre les contentieux historiques et les rivalites de puissance ?
- Quels sont les determinants du « miracle asiatique » et quelles en sont les limites ?
- Dans quelle mesure la montee en puissance chinoise redessine-t-elle l'ordre geopolitique asiatique et mondial ?
- Le Japon est-il condamne au declin face a la Chine, ou dispose-t-il encore d'atouts decisifs ?
I. L'Asie : une mosaique en quete d'unite
A. Les fondements d'une identite commune
L'Asie est un « espace sous le signe de la mer » (Braudel) : 18 pays sur 22 disposent d'au moins une facade maritime. La mousson est facteur d'unite ; le riz est omnipresent et marque les paysages et les cultures. Les grands fleuves polarisent les populations, et la maitrise de l'eau a toujours justifie l'intervention de l'Etat -- Karl Wittfogel parle de « despotisme hydraulique ». L'Asie concentre 7 des 10 plus grandes puissances demographiques du monde et constitue le berceau des diasporas les plus puissantes.
A retenir
L'Asie represente 58 % de la population mondiale et compte plus de 2100 langues parlees -- une unite geographique apparente qui masque une profonde diversite.
B. Une mosaique irreductible
L'Asie est une mosaique ethno-linguistique (2100+ langues), religieuse (trois strates : religions prebouddhiques, bouddhisme, religions importees), politique (communisme, dictatures, sultanat, democraties liberales, republique islamique) et economique (PIB/hab de 55 000 $ a Singapour contre 1 000 $ au Laos). Simon Leys resume : « L'Asie n'existe pas. C'est une invention du XIXe eurocentrique et colonial. »
C. Du « siecle de la honte » a la reemergence
La « piqure de guepe au talon de l'Asie » (M.-C. Bergere) au XVe-XVIIIe cede la place a une colonisation en profondeur au XIXe (traite de Nankin 1842, ouverture forcee du Japon 1853-54). La decolonisation (Bandung 1955) donne naissance aux nationalismes asiatiques qui deviennent le moteur du developpement. Le « vol d'oies sauvages » structure la croissance depuis les annees 1960 : Japon, puis Dragons, puis Tigres, puis Chine et Inde.
II. Le miracle asiatique : modeles, reussites et fragilites
A. Un developpement pilote par l'Etat
Le rapport de la Banque mondiale (1993) parle d'un « miracle asiatique » : une croissance de 5,5 %/an entre 1960 et 1990. Pierre Judet decrit un Etat « riziculteur » qui selectionne les « jeunes pousses » industrielles. Les « 4 E » de Christian Sautter (Etat, Entreprise, Epargne, Education) resument le modele japonais. L'ouverture est controlee : ISI d'abord, puis promotion des exportations, zones franches, remontee de filieres. La Coree du Sud, dont le PIB/hab etait la moitie de celui du Ghana en 1960, integre l'OCDE en 1996.
A retenir
Paul Krugman (1994) critique cette croissance « par transpiration » (mobilisation des ressources) plutot que « par inspiration » (innovation), questionnant sa durabilite.
B. Les Dragons et les Tigres : des trajectoires differenciees
Les Dragons (Coree du Sud, Taiwan, Singapour, Hong Kong) ont fonde leur decollage sur la mobilisation de la population, de l'epargne et des entreprises, avec un Etat fort. Lee Kuan Yew : « Un pays a davantage besoin de discipline que de democratie. » Les Tigres (Indonesie, Malaisie, Thailande, Philippines, Vietnam) suivent le modele japonais dans les annees 1980 avec un role plus important des IDE. Le Vietnam, avec la politique du Doi Moi (1986), affiche 6,1 % de croissance annuelle moyenne depuis 1995.
C. La crise de 1997 et la resilience asiatique
La crise eclate avec le decrochage du baht thailandais (-40 %) et se propage par effet de contagion regionale. Le FMI injecte 100 Md$. La crise revele le « naufrage du regionalisme asiatique » : l'integration apparait comme vecteur de contagion. Mais la croissance revient des 1999, la Chine joue le role de « puissance responsable » (refuse de devaluer) et de locomotive regionale.
D. Disparites et fragilites persistantes
L'Asie du Nord-Est concentre 3/4 du PIB asiatique. Des ecarts massifs subsistent entre pays (les deux Corees), entre villes et campagnes, et au sein des villes. La demographie devient un defi : le Japon vieillit (19 % de plus de 65 ans), la Chine sera « vieille avant d'etre riche » (Isabelle Attane), tandis qu'Amartya Sen denonce les « women missing » en Asie meridionale.
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