Philosophie / Culture généraleecg9 min de lectureLecture libre

L'humanité comme idéal : humanisme, dignité, droits de l'homme

Le deuxième et le troisième sens du mot humanité : la vertu et la communauté universelle. Repères de Térence à la CPI, pièges et plans de dissertation.

Le mot humanité désigne un fait (l'espèce), mais aussi une vertu (agir avec humanité) et une communauté (le genre humain comme sujet de droits et de devoirs). Ce chapitre traite de ces deux derniers sens, qui font de l'humanité un idéal : quelque chose qu'on ne possède pas simplement par naissance, mais qu'on doit reconnaître, cultiver et garantir.

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1. L'humanitas antique : une qualité acquise

Térence et Cicéron

  • Térence, Heautontimoroumenos (163 av. J.-C.), v. 77 : « Homo sum, humani nihil a me alienum puto ». La réplique, comique à l'origine, devient la devise de la solidarité du genre humain.
  • Cicéron (De oratore, De officiis) donne à l'humanitas son double sens : la culture (les études libérales qui polissent l'esprit) et la douceur envers autrui. On devient homme en se cultivant.

Une humanité de degré

Pour les Anciens, l'humanité se gradue : le « barbare » (celui qui ne parle pas grec), l'esclave « par nature » (Aristote, Politique, I) sont moins pleinement hommes. L'humanisme moderne héritera de l'idée d'une humanité à conquérir, mais contestera la hiérarchie.

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2. L'humanisme de la Renaissance : l'homme se fait lui-même

AuteurŒuvre (date)Idée clé
Pic de la MirandoleDe la dignité de l'homme (1486)L'homme n'a pas de nature fixe : sa dignité est sa liberté de se façonner
ÉrasmeDe pueris (1529)« On ne naît pas homme, on le devient » : l'éducation est la vraie naissance
RabelaisPantagruel (1532), Gargantua (1534)Programme encyclopédique ; « science sans conscience n'est que ruine de l'âme »
MontaigneEssais, « Des cannibales » (I, 31, 1580)« Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage »
Las Casas / SepúlvedaControverse de Valladolid (1550-1551)Les Indiens ont-ils une âme ? Première discussion juridique de l'universalité de l'humanité
La controverse de Valladolid est l'exemple-type : le droit de conquête s'appuie sur une **définition restrictive** de l'humanité (l'esclave par nature de Sepúlveda), que Las Casas conteste au nom de la raison et de la foi communes. Jean-Claude Carrière (*La Controverse de Valladolid*, 1992) souligne le revers : reconnaître l'humanité des uns peut déplacer l'exclusion sur d'autres (les Africains).

Piège

Ne pas confondre humanisme (confiance dans les capacités de l'homme et valeur de la culture) et « humanitarisme » (compassion). Et ne pas faire de Montaigne un relativiste intégral : il juge la cruauté des Européens, il ne renonce pas à juger.

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3. Les Lumières et la dignité : Kant

De la bienveillance au respect

Au XVIIIe siècle, l'humanité est d'abord un sentiment : la pitié naturelle chez Rousseau (Discours sur l'inégalité, 1755), la « bienveillance pour tous les hommes » de l'Encyclopédie. Kant change de registre : l'humanité n'est plus un sentiment mais un principe de la raison pratique.

  • Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) : « tout a un prix ou une dignité ». La personne a une dignité, au-dessus de tout prix, parce qu'elle est capable d'autonomie. D'où l'impératif : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. »
  • Qu'est-ce que les Lumières ? (1784) : l'humanité se réalise par la sortie de la minorité (« Sapere aude ! »).
  • Idée d'une histoire universelle (1784) : les dispositions de l'espèce ne s'accomplissent que dans l'histoire collective ; « d'un bois aussi courbe que celui dont l'homme est fait, on ne peut rien tailler de tout à fait droit ».

Le progrès comme tâche de l'espèce

Condorcet (Esquisse, 1795) fait de l'humanité un sujet collectif en marche vers la perfectibilité indéfinie. C'est l'optimisme que le XXe siècle mettra à l'épreuve.

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4. L'humanité comme communauté de droit

Les déclarations

  • DDHC, 26 août 1789, art. 1er : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Mais l'universel proclamé exclut encore les femmes (Olympe de Gouges, 1791), les esclaves (abolition définitive seulement en 1848).
  • DUDH, 10 décembre 1948, art. 1er : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. » Réponse aux crimes nazis : la dignité devient le fondement juridique universel.

Le crime contre l'humanité

Défini à l'article 6 c du statut du Tribunal de Nuremberg (8 août 1945), il fait de l'humanité elle-même la victime : ce qui est atteint, c'est le principe d'égale appartenance au genre humain. Imprescriptible en France depuis la loi du 26 décembre 1964 ; jugé aujourd'hui par la Cour pénale internationale (Statut de Rome, 1998, en vigueur 2002).

L'humanitaire

Henry Dunant (Solférino, 1859 ; Croix-Rouge, 1863 ; Convention de Genève, 1864) invente une action au nom de l'humanité par-delà les camps. MSF (1971) y ajoute le témoignage et pose la question de l'ingérence : l'humanité peut-elle justifier de passer outre la souveraineté des États ?

Pour briller

Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme (1951) : les apatrides des années 1930 ont perdu tous leurs droits au moment précis où ils n'étaient plus « que » des hommes. Les droits de l'homme sans communauté politique sont vides ; le seul droit vraiment humain est « le droit d'avoir des droits ». Le HCR recense encore 4,4 millions d'apatrides (2023).

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5. Les critiques de l'humanisme

CritiqueThèseRéférence
MarxLes droits de l'homme sont ceux de « l'homme égoïste », séparé de la communautéSur la question juive (1844)
HeideggerTout humanisme présuppose une essence de l'homme et ne le place « pas assez haut »Lettre sur l'humanisme (1947)
FoucaultL'« homme » est une invention récente qui pourrait s'effacer « comme un visage de sable »Les Mots et les Choses (1966)
Lévi-StraussL'humanisme occidental a coupé l'homme de la nature ; un « troisième humanisme » doit inclure toutes les culturesRace et histoire (1952)
SingerRéserver la considération morale aux humains est un « spécisme »La Libération animale (1975)
Face à ces critiques, Sartre (*L'existentialisme est un humanisme*, 1946) propose un humanisme sans nature humaine : l'homme est ce qu'il se fait, et en se choisissant il choisit l'humanité. Lévinas (*Totalité et Infini*, 1961) déplace le fondement : l'humanité de l'homme n'est pas la raison mais la responsabilité pour le visage d'autrui, « l'humanisme de l'autre homme ».
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6. Problématiques et plans

Sujets probables : « L'humanité est-elle une idée ? », « Peut-on fonder les droits de l'homme ? », « Faut-il être humaniste ? », « L'humanité se décrète-t-elle ? ».

Méthode dissertation

Sur « L'humanité est-elle une idée ? » : (I) l'humanité est un fait biologique et historique, pas une idée (Darwin, l'espèce) ; (II) mais ce fait ne fonde aucune obligation : l'humanité comme dignité et communauté est une idée de la raison (Kant, DUDH) ; (III) une idée qui ne vaut que si elle s'incarne dans des institutions et des sentiments (Arendt, Dunant, Lévinas), faute de quoi elle devient l'alibi des exclusions (Valladolid, 1789 et les esclaves). La troisième partie doit toujours revenir aux conditions concrètes de la reconnaissance.

L'erreur la plus fréquente consiste à célébrer l'humanisme sans voir que chaque extension du cercle de l'humanité a laissé quelqu'un dehors. La bonne copie montre que l'humanité comme idéal est une tâche inachevée, non un acquis.

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