Peut-on perdre son humanité ? L'inhumain et la déshumanisation
Les figures de l'inhumain (bête, monstre, bourreau, esclave, déporté) et ce qu'elles révèlent : l'humanité comme fragilité et comme résistance. Levi, Antelme, Arendt, Zola, Malraux, Camus.
Le mot inhumain est ambigu : il désigne ce qui n'est pas humain (la bête, la machine, la chose) et ce qui, en l'homme, nie l'humanité (la cruauté). Le paradoxe du thème tient là : seul un homme peut être inhumain. Étudier la déshumanisation, c'est donc chercher ce qui fait l'humain par la négative, et se demander si l'humanité est un acquis ou une fragile conquête.
1. L'inhumain comme fond de l'humain
Hobbes et Freud
- Hobbes, De Cive (1642), Léviathan (1651) : « l'homme est un loup pour l'homme » (formule de Plaute). Dans l'état de nature, la vie est « solitaire, misérable, dangereuse, animale et brève ». L'humanité civile est un artifice : sans l'État, l'homme retourne à la guerre.
- Freud, Malaise dans la civilisation (1930) : l'agressivité est une donnée pulsionnelle originelle ; la civilisation l'endigue au prix d'un malaise. L'inhumain n'est pas une anomalie, c'est le refoulé.
- Zola, La Bête humaine (1890) : Jacques Lantier porte en lui « la fêlure » héréditaire, désir de tuer. Le naturalisme fait surgir « l'homme des cavernes » sous le mécanicien moderne.
La bête, le monstre
La bête est la figure traditionnelle de l'inhumain : Aristote définit l'esclave comme « outil animé » (Politique, I) ; le Code noir (1685) fait de l'esclave un « meuble ». Le monstre est l'autre figure : Freaks (Browning, 1932) et Elephant Man (Lynch, 1980) inversent le rapport, les « normaux » y sont les vrais monstres moraux. Foucault (Les Anormaux, 1974-1975) montre que le monstre est une notion juridique avant d'être biologique.
Piège
Ne pas dire que l'homme inhumain « redevient un animal » : l'animal n'est pas cruel, il n'humilie pas. La cruauté suppose la conscience d'autrui. Montaigne (« De la cruauté », II, 11) note que l'homme seul tue pour le plaisir. L'inhumain est une possibilité spécifiquement humaine.
2. La déshumanisation méthodique : les camps
| Auteur | Œuvre (date) | Apport |
|---|---|---|
| Primo Levi | Si c'est un homme (1947) | « La démolition d'un homme » : nom, langue, vêtements ; les « musulmans » ; le chant d'Ulysse |
| Robert Antelme | L'Espèce humaine (1947) | « Il n'y a pas des espèces humaines, il y a une espèce humaine » : l'unité est indestructible |
| Hannah Arendt | Les Origines du totalitarisme (1951) | Les camps, « laboratoires » qui tuent la personne juridique, morale, puis l'individualité |
| Hannah Arendt | Eichmann à Jérusalem (1963) | La « banalité du mal » : un bourreau sans pensée |
| Primo Levi | Les Naufragés et les Rescapés (1986) | La « zone grise » : le système contamine les victimes |
| Vassili Grossman | Vie et destin (1960/1980) | La « petite bonté sans idéologie », seule résistance à la déshumanisation |
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