Cycles, fluctuations et crises économiques
Définitions et typologie des cycles, explications endogènes et exogènes des fluctuations, de Juglar aux cycles réels, la crise des années 1970 et le débat sur la stagnation séculaire.
La croissance n'est jamais régulière : expansions et récessions se succèdent. L'analyse des fluctuations cherche à décrire ces mouvements, à expliquer leurs causes et à déterminer si les pouvoirs publics doivent et peuvent les atténuer. Deux grandes familles s'opposent : les explications endogènes, pour qui le retournement naît de l'expansion elle-même, et les explications exogènes, pour qui les fluctuations sont la réponse d'un système stable à des chocs.
1. Définir et repérer les cycles
Vocabulaire
Une fluctuation est un mouvement autour de la tendance ; un cycle, une fluctuation récurrente comportant expansion, crise (point de retournement), récession ou dépression, puis reprise. On parle couramment de récession après deux trimestres de baisse du PIB, mais le NBER retient un déclin « significatif, diffus et durable ». Burns et Mitchell (1946) soulignent que les cycles sont récurrents mais non périodiques.
La typologie classique
| Cycle | Durée | Auteur | Facteur principal |
|---|---|---|---|
| Kitchin | environ 40 mois | Kitchin (1923) | Stocks |
| Juglar | 7 à 10 ans | Juglar (1862) | Investissement, crédit |
| Kuznets | 15 à 25 ans | Kuznets (1930) | Bâtiment, démographie |
| Kondratiev | 40 à 60 ans | Kondratiev (1926) | Innovations, prix |
Piège : le cycle Kondratiev n'est pas une loi démontrée. Avec quatre ou cinq occurrences seulement, on parle plutôt de mouvements longs liés à des régimes technologiques ou institutionnels.
2. Les explications endogènes
Schumpeter : l'innovation
Dans Business Cycles (1939), Schumpeter emboîte les trois cycles (un Kondratiev pour six Juglar, un Juglar pour trois Kitchin). L'innovation arrive en grappes : une rupture technologique attire une nuée d'imitateurs, puis la destruction créatrice et l'érosion des profits entraînent le retournement. Mensch (1975) ajoute que les dépressions favorisent les innovations de base. Les néo-schumpétériens (Freeman, Perez) associent chaque mouvement long à une révolution technologique.
Le multiplicateur-accélérateur
Samuelson (1939) combine multiplicateur et accélérateur : . Selon les valeurs de la propension à consommer et du coefficient d'accélération , l'économie converge, oscille ou diverge. Hicks (1950) borne ces oscillations par un plafond (plein emploi) et un plancher (investissement brut non négatif).
Les explications monétaires et financières
- Hayek (1931) : un crédit trop abondant fait baisser le taux monétaire sous le taux naturel (Wicksell) et provoque des malinvestissements que la crise purge.
- Fisher (1933) : la déflation par la dette amplifie la récession.
- Minsky : la stabilité engendre l'instabilité par la montée de l'endettement.
Marx et les crises du capitalisme
Pour Marx, les crises de surproduction et la baisse tendancielle du taux de profit sont inhérentes au capitalisme ; elles détruisent du capital et relancent l'accumulation.
3. Les explications exogènes
Impulsion et propagation
Slutsky (1927) montre que la somme de chocs aléatoires peut produire des séries d'allure cyclique. Frisch (1933) distingue l'impulsion (choc) et la propagation (structure), avec l'image du cheval à bascule. Ce cadre structure toute la macroéconomie moderne.
Les nouveaux classiques
Lucas (1977) : seules les surprises monétaires ont des effets réels, temporaires, parce que les agents confondent hausse générale des prix et hausse de prix relatif. Kydland et Prescott (1982) fondent la théorie des cycles réels (RBC) : les fluctuations sont des réponses optimales à des chocs de productivité, et la stabilisation est inutile.
Les critiques et la synthèse
Summers (1986) juge invraisemblable qu'une récession traduise une régression technique. Les nouveaux keynésiens introduisent des rigidités nominales (coûts de menu, contrats échelonnés) : les chocs de demande ont des effets réels, d'où l'utilité des politiques de stabilisation. Les modèles DSGE combinent méthode RBC et rigidités keynésiennes. Le cycle peut aussi être politique (Nordhaus, 1975).
4. La crise des années 1970 : la fin d'un régime
Les Trente Glorieuses s'achèvent dans la stagflation. Plusieurs causes se cumulent :
- 1Chocs pétroliers : quadruplement du prix du baril en 1973-1974, nouveau choc en 1979 ; chocs d'offre négatifs.
- 2Fin de Bretton Woods : suspension de la convertibilité du dollar (15 août 1971), changes flottants.
- 3Ralentissement de la productivité dès la fin des années 1960 et compression des profits.
- 4Épuisement du fordisme selon l'école de la régulation (Aglietta, 1976 ; Boyer) : crise structurelle et non simple crise cyclique.
Les relances keynésiennes échouent à réduire durablement le chômage et nourrissent l'inflation, ce qui ouvre la voie au monétarisme et aux politiques de désinflation (Volcker en 1979, rigueur de 1983 en France). Suit la Grande Modération (milieu des années 1980-2007), où la volatilité macroéconomique recule.
5. La stagnation séculaire : un retour des fluctuations longues ?
L'hypothèse remonte à Hansen (1938) : une population ralentie et moins d'occasions d'investir rendraient l'épargne excédentaire. Summers (2013) la réactive après 2008 : le taux d'intérêt naturel (r) serait devenu très bas, voire négatif, sous l'effet du vieillissement, des inégalités et de la baisse du prix des équipements. Avec la borne zéro des taux, la politique monétaire ne suffit plus ; il faut investissement public et politiques budgétaires. Gordon propose une lecture par l'offre : essoufflement des grandes innovations et « vents contraires ». La remontée des taux et de l'inflation depuis 2022 relance le débat sur la persistance d'un r bas.
À retenir pour les concours
- 1Bien distinguer tendance et cycle, choc et mécanisme de propagation.
- 2Opposer explications endogènes (Schumpeter, Samuelson-Hicks, Hayek, Minsky, Marx) et exogènes (Frisch, Lucas, RBC) puis montrer la synthèse DSGE.
- 3La crise des années 1970 est à la fois conjoncturelle (chocs) et structurelle (fin du fordisme).
- 4Les implications pour la politique économique sont l'enjeu de fond : stabiliser ou laisser s'ajuster.
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