Révolutions industrielles, industrialisation et développement
Pourquoi l'industrialisation naît en Angleterre, comment les pays suiveurs ont rattrapé, et comment les théories et indicateurs du développement ont évolué de Lewis à Sen et Duflo.
La révolution industrielle marque la sortie du « régime malthusien » : pour la première fois, la production croît durablement plus vite que la population. Mais cette rupture ne s'est diffusée qu'inégalement. Comprendre pourquoi certains pays ont rattrapé et d'autres non conduit aux théories du développement, qui ne se réduit pas à la croissance.
1. Pourquoi l'Angleterre ? Les explications de la première révolution industrielle
Le terme, popularisé par Toynbee (1884), désigne la mutation qui touche l'Angleterre à partir des années 1770 : coton mécanisé, fonte au coke, machine à vapeur. Les historiens quantitativistes (Crafts, Harley) ont montré une croissance plus lente et graduelle qu'on ne le pensait : la rupture tient à la durabilité du processus.
Les explications se complètent plus qu'elles ne s'excluent :
- Préalables internes : révolution agricole et démographique (Bairoch, 1963), proto-industrialisation rurale (Mendels, 1972), « révolution industrieuse » de la demande (de Vries).
- Prix relatifs : salaires élevés et charbon bon marché rendent la mécanisation rentable (Allen, 2009).
- Culture et savoirs : les « Lumières industrielles » font circuler les connaissances utiles (Mokyr).
- Institutions : sécurisation de la propriété après 1688 (North et Weingast, 1989).
- Contingences géographiques : charbon accessible et ressources des Amériques (Pomeranz, 2000).
Piège : ne pas réduire l'explication à un facteur unique ni à l'invention de la machine à vapeur. Le jury attend une articulation entre conditions économiques, institutionnelles et culturelles.
2. Des trajectoires nationales différenciées
Le modèle linéaire de Rostow et sa critique
Rostow (1960) décrit cinq étapes et date les décollages : Grande-Bretagne 1783-1802, France 1830-1860, Allemagne 1850-1873, Japon 1878-1900. Le modèle est critiqué pour sa linéarité et son ethnocentrisme.
Les avantages du retard
Gerschenkron (1962) montre que les retardataires empruntent d'autres voies : industrialisation plus rapide, concentrée sur l'industrie lourde, portée par les banques universelles (Allemagne) ou par l'État (Russie de Witte, Japon de Meiji). La France suit une voie originale, plus lente mais sans retard de productivité dramatique (O'Brien et Keyder, 1978).
La seconde révolution industrielle
À partir de 1870-1880, électricité, chimie, acier et moteur à explosion font émerger la grande entreprise managériale (Chandler, 1977) et l'organisation scientifique du travail (Taylor, 1911 ; Ford, 1913). Le leadership passe aux États-Unis et à l'Allemagne. Bairoch souligne que cette industrialisation s'est souvent faite à l'abri du protectionnisme.
3. Penser le sous-développement
Après 1945, la décolonisation fait émerger le « tiers monde » (Sauvy, 1952). Le sous-développement est conçu comme un problème spécifique, non comme un simple retard.
Les approches structuralistes (1945-1970)
- Lewis (1954) : économie dualiste ; le secteur moderne absorbe une offre illimitée de travail agricole.
- Nurkse (1953) : cercle vicieux de la pauvreté ; Rosenstein-Rodan (1943) : nécessité d'un big push.
- Hirschman (1958) : croissance déséquilibrée fondée sur les effets d'entraînement.
- Prebisch et Singer (1950) : dégradation des termes de l'échange des produits primaires, d'où l'industrialisation par substitution aux importations (ISI).
Les théories de la dépendance
Pour Frank, Amin ou Emmanuel, le sous-développement est produit par l'insertion dans un système mondial hiérarchisé entre centre et périphérie. Elles recommandent un développement autocentré.
Le tournant libéral
La crise de la dette de 1982 discrédite l'ISI. Le consensus de Washington (Williamson, 1989) prône stabilisation, libéralisation et privatisations. Ses résultats décevants en Amérique latine et en Afrique, et les crises des années 1990, nourrissent les critiques de Stiglitz et Rodrik. Le succès de l'Asie de l'Est (Corée, Taïwan, puis Chine) repose sur un État développeur combinant ouverture, politique industrielle et investissement éducatif, même si Krugman (1994) souligne le poids de l'accumulation des facteurs.
4. Mesurer et repenser le développement
Les indicateurs
L'IDH (PNUD, 1990) agrège santé, éducation et niveau de vie ; depuis 2010, c'est une moyenne géométrique de trois sous-indices. Il est complété par l'IDH ajusté aux inégalités, l'indice de pauvreté multidimensionnelle et, depuis 2020, un IDH ajusté aux pressions planétaires. Le seuil de pauvreté extrême de la Banque mondiale a été porté à 3 $ par jour (PPA 2021) en 2025 ; la pauvreté extrême, massive en 1990, se concentre désormais en Afrique subsaharienne.
L'approche par les capabilités
Pour Amartya Sen (Development as Freedom, 1999), le développement est l'expansion des libertés réelles : les capabilités désignent ce qu'une personne peut effectivement être ou faire. Le revenu n'est qu'un moyen. Ses travaux sur les famines (1981) montrent l'importance des droits d'accès et de la démocratie.
Les trappes à pauvreté
Une trappe à pauvreté est un équilibre auto-entretenu de bas niveau. Trois réponses s'opposent :
| Auteur | Diagnostic | Prescription |
|---|---|---|
| Sachs (2005) | Trappes généralisées | Big push d'aide massive |
| Easterly (2006) | Échec de la planification | Incitations, marchés, initiatives locales |
| Collier (2007) | Quatre trappes : conflits, ressources, enclavement, gouvernance | Combinaison d'aide, de sécurité et de règles internationales |
| Banerjee et Duflo (2011) | Trappes dans certains domaines seulement | Évaluations aléatoires d'interventions ciblées |
Développement durable
Le rapport Brundtland (1987) définit le développement durable comme celui qui « répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ». Les ODD (2015) étendent l'agenda à tous les pays.
À retenir pour les concours
- 1La révolution industrielle est une rupture de régime expliquée par des facteurs multiples ; les suiveurs ont emprunté des voies différentes (Gerschenkron).
- 2Croissance ≠ développement : le second inclut transformations structurelles et libertés réelles (Perroux, Sen).
- 3Les théories du développement se succèdent selon les contextes : structuralisme, dépendance, consensus de Washington, institutions, économie expérimentale.
- 4Toujours appuyer l'argumentation sur des trajectoires précises (Corée, Chine, Amérique latine, Afrique) et des indicateurs (IDH, IPM, seuil de pauvreté).
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